par Sénamé.

II- Noirs modernes




Au débouché de la seconde guerre et de son lot de barbaries, la figure d’un nouvel héros noir finit de prendre forme. Il sera confusément le symbole de la résistance à l’impérialisme, et l’éloignement des dérives et du monde occidental. On lui prete les valeurs de l’intuition et de l’intimité et on le convoque pour dire le refus de collaborer à la mascarade de progrès de l’Humanisme. Il est l’être de la danse en accord avec les choses de la nature, et son image est requis chaque fois qu’on voudra signifier la fuite l’échappement à la décadence occidentale. Cette figure et son éthique dont Paris est le centre imbibent d’abord la poésie. C’est le « je suis nègre » de Rimbaud. Apollinaire appellera à bruler la Joconde et à faire rentrer les fétiches nègres au Louvre. De fait l’art en occident prend un virage radical, intègre la nouvelle donne du fait « sauvage » et son étrange modernité. Sous la plume de tous ces modernes : artistes, penseurs, idéalistes le nègre est magnifié dans une sorte de nouvel exotisme. Pareillement à cette négritude blanche s’organise une pensée du noir par le noir même et dont les étudiants noirs de Paris seront les architectes. Ces nègres pensants et se pensant deviendront vite les modèles de la figure moderne du nègre debout aux antipodes et presque en souffrance face à l’iconographie de la propagande coloniale entretenue essentiellement par l’art de la publicité.

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Illustration de couverture "Pigments"
Frans Masereel
1937



Des trois pères de la négritude Damas sera celui qui fera le moins de concession à l’assimilation. Sa poésie abrupte va à cet essentiel qui est un dégout pour les valeurs occidentales. Quand il s’agira d’illustrer « Pigments » (1937) son premier recueil, on fera appel une figure forte d’un noir se débarrassant de toutes les mystifications pour s’en aller à s’inventer un rêve. L’artiste pacifiste et anti capitalistes belge et maitre de la gravure sur bois Frans Masereel (1889-1972) en est l’auteur.

Masereel comme en témoigne les titres de ses propres livres illustrés : « Debout les mort », « Les morts parlent », « Idée soleil », était assez bien désigné pour faire une image de la négritude. Et il s’y attela, dans son style caractéristique, jouant sur un franc contraste noir-blanc. La pensée d’Aimé Césaire est qu’il y a un « Nègre fondamental » dessous les noirs. Et toute l’éthique de la négritude est de démolir le Noir pour trouver sous ses décombres, le Nègre, le construire et de le jucher haut, « debout à la face du monde ». Cette éthique est dans un premier temps une archéologie. Une esthétique de la descente que Sartre saisi assez intimement et retranscrit en convoquant la métaphore d’Orphée. Le poète de la négritude est celui qui fait le choix de descendre aux enfers (dans le noir) pour aller réclamer à on ne sait quel gardien la clef du cœur. Il en reviendra (toujours jaillissant) nouveau et nanti d’une voix primale. C’est le « psychisme ascensionnel », la « terrible assomption ». L’illustration de Masereel restitue magnifiquement bien cette pensée mais pas sans qelques concession à l'exotisme. Quand le nègre de jailli nu en jetant son « grand cri nègre », c’est dans ses fondements même que le monde occidental s’en trouve ébranlé et jusque son paysage d’immeubles de bétons de tours de verres semble chavirer pendant que la nature (amie du nègre symbolisée ici par les palmiers) reprend ses droits dans son sillage en même qu’apparaissent d’autres nègres. Ce sont de toutes les strates qui recouvrent le nègre fondamental dont Dama se débarrasse en son costume symboles de toutes les aliénations hérités de l’occident (Le costume qui tombe a la même puissance symbolique de la renaissance que le chaine brisée). La voix primale est censée réveiller le Nègre (selon qu’on l’essentialise à l’instar de Césaire ou Senghor) ou donner vie au Nègre ( selon qu’on en saisise le projet par le sens tels Fanon et Anta Diop).

Le Premier Congrès des écrivains et artistes noirs organisé par Présence africaine en 1956, se promettait de confronter ces différentes éthiques et de dégager une esthétique du projet de la négritude. Une esthétique du Nègre de l’urgence, de l’urgence de la déconstruction du Noir et de l’urgence de la décolonisation. Littérateurs, Intellectuels, peintres et poètes se donnèrent rendez-vous à la Sorbonne pour ces Premiers Etats généraux de la mise debout de l’homme noir.



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Affiche " Présence Africaine"
"Premier congrès des écrivains et artistes noirs. Paris, 1956"
Picasso


L’ « Affiche du Premier Congrès des écrivains et artistes noirs »montre, inscrit dans un cadre négligeant et cisaillé comme une sculpture, la tête d’un homme noir flanquée de la couronne de laurier qui récompensait dans la Grèce antique le poète vainqueur des Dionysies, inscrivant ainsi le personnage dans la tradition de Sophocle, Eschyle et Euripide..



Aussi toute la puissance transposée dans cette figure de poète noir lauréat s’explique quand on sait que le modèle n’est autre qu’Aimé Césaire lui même. En effet cette image est la même que celle qui était en couverture du recueil « Corps perdus » (1949) entièrement illustré par Picasso. Corps perdus marquaient la collaboration de deux grands génies, dont la rencontre a été rendue possible par deux autres fortes personnalités qui ont intrigué dans l’ombre : Breton et Lam. Lyne- Rose BEUZE : « Le frontispice de l’ouvrage gravé à Vallauris en décembre 1949, montre un magnifique profil d’homme noir portant une espèce de couronne représentant vraisemblablement « le poète lauréat ». Le visage est tourné vers la droite et regarde avec hardiesse l’intérieur du livre, le cou long et bien droit traduit toute la fierté de sa négritude. » Cette image a donc été récupérée pour faire !!!!! au congrès de 1956. C’est que le personnage et l’œuvre de Césaire disaient assez bien l’urgence de ce congrès. Césaire qui ne peut résister à l’appel du pays Natal, et accepte de sombrer tout entier dans les profondeurs de son trouble (de ses plaies ) pour reconquérir son humanité et dont Fanon dira : « Choisissant d’affronter le vertige, le Nègre s’abîmera avec volupté dans le « GRAND TROU NOIR ». Il s’engloutit et s’aveugle, proclamant, des profondeurs de sa détresse, sa foi dans un regard nouveau. » Mais la descente de Césaire n’est pas une chute vertigineuse. Il ne tombe pas. Quoi de plus normal, somme toute, pour un « damné de la terre » que de vouloir descendre en enfer ? Comme le précise Fanon, le Noir qui descends en enfer ne remonte pas seul. « Césaire est descendu. Il a accepté de voir ce qui se passait tout au fond, et maintenant il peut monter. Il est mûr pour l’aube. Mais il ne laisse pas le Noir en bas. Il le prend sur ses épaules et le hisse aux nues.» Ce noir que Césaire porte sur les épaules : c’est le « Nègre. ».

La figure élaborée par Picasso semble jouer sur une franche ambiguïté en un subtil renvoi à la figure christique. La couronne de laurier est aussi un couronne d’épine sur la tête de Césaire, engagé volontaire d’un seul combat pour et mu par l’esprit égalisateur de races. Le héros est le pendant du martyr qui comme le rappelle fort à propos Roland Survélor, est d’étymologie : « celui qui témoigne jusqu’au bout... » Picasso arrive ainsi à retranscrire toute la charge tragique du Nègre qui se met debout.. L’œil ouvert est celui du veilleur : « si la noirceur ne peut être niée, du moins pourra-t-il échapper au rétrécissement épidermique en réveillant les clés du coeur : le cœur de l’homme s’entend ! (…) »L’encrage de Césaire dans une esthétique plurielle dont le surréalisme et communiste Conscience Sacrifici é et du Père, et de la conscience. Qu’il fusse conscience, c’est ce qui sauve le poète noir de la combustion de l’esprit à laquelle les Rimbaud, Artaud n’échappèrent pas. La surréalité de Césaire est le quotidienneté de son peuple. Il n’a donc pas à s’évader pour la posséder totalement.

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A venir

La Négresse
Laurens Henri
Bronze, 73 x 40 x 54 cm, 1934, Centre Pompidou, Paris





La Négresse blonde
Constantin Brancusi (Centre Pompidou).






Autoportrait
Jean-Michel Basquiat