C'est très précisément ce qu'a voulu signifier le dominicain Pierre Claverie, évêque en Algérie, récemment assassiné. Peu avant sa mort, il justifiait en ces termes son choix de rester dans ce pays, malgré la violence exercée par les islamistes et les risques encourus : "L'Eglise accomplit sa vocation et sa mission quand elle est présente aux ruptures qui crucifient l'humanité dans sa chair et son unité. Jésus est mort écartelé entre ciel et terre, bras étendus pour rassembler les enfants de Dieu dispersés par le péché qui les sépare, les isole et les dresse les uns contres les autres et contre Dieu lui-même. Il s'est mis sur les lignes de fracture nées de ce péché. En Algérie, nous sommes sur l'une de ces lignes sismiques qui traversent le monde : Islam/Occident, Nord/Sud, riches/pauvres. Nous y sommes bien à notre place car c'est en ce lieu là que peut s'entrevoir la lumière de la Résurrection". (Lettres et Messages d'Algérie, Paris, Karthala, 1996). "Habiter les lignes de fractures", telle est la vocation que se donnait ce religieux dans une Algérie déchirée par des oppositions de toutes sortes. Au moment où la violence emportait le pays, détruisant sur son passage tant de liens et d'amitiés patiemment bâtis, Pierre Claverie a estimé que c'était là sa mission. Quelques mois plus tard, il a été assasiné, mais sa mort a eu un retentissement immense, y compris parmi de nombreux musulmans qui ont perçu là un véritable signe de fraternité et d'amour. Comme l'écrivait un autre prêtre d'Algérie pour expliquer son choix de rester lui aussi, malgré tout dans ce pays : "Nous avons fréquenté une humanité en pleine santé, nous avons partagé son élan et voici que nous sommes maintenant impuissants auprès de cette humanité malade. Douloureusement impuissants, comme lorsqu'on veille un grand malade. Nous donnons du temps, les derniers morceaux de notre vie, simplement pour être présents, et tout cela sans autre but que de dire : je continue d'être avec toi maintenant que la fête est finie; je veux être solidaire, je veux être présent à ta souffrance. Présence inutile, mais présence cadeau qui, justement, parle d'amour vrai. C'est maintenant dans les conditions difficiles qui sont les nôtres que l'Eglise prouve qu'elle n'est pas ici pour elle." Folie de la présence, mais qui fonde la possibilité d'un avenir. Plus que d'efficacité, il s'agit de fécondité.

Un tel témoignage est au-dessus de la portée de beaucoup. dira-t-on : c'est vrai, et c'est pourquoi les prophètes et les martyrs jouent un rôle irremplaçable dans notre humanité blessée. Ils nous rappelent et nous montrent par le témoignage de leur vie donnée que la violence n'est pas une fatalité, et que l'amour et le pardon peuvent, malgré les apparences, être les plus forts.

4. Des chemins pour la réconciliation

Les prophètes et les martyrs ne font qu'ouvrir la voie, montrer une direction. De quelle manière, des sociétés et des groupes humains peuvent-ils les suivre, de sorte que la dynamique de l'amour et du pardon l'emporte sur la logique de la violence ? Il serait faux de croire qu'il y a une méthodologie de la réconciliation, car c'est d'abord une expérience intérieure que chacun doit faire. Pourtant, on peut penser qu'il y a quelques chemins ou quelques processus qui peuvent y contribuer.

Vers une purification de la Mémoire

Un voyage en Afrique du sud m'a rendu très sensible au lien entre vérité et réconciliation. La réconciliation est liée au rapport à la mémoire, et il est impossible de prétendre pardonner si d'abord la vérité n'a pas été clairement manifestée. L'Afrique du Sud est un pays qui a été profondément déchiré par l'apartheid, véritable système, quasi scientifique, de ségrégation des personnes. L'apartheid, c'est non seulement des bus et des restaurants pour les blancs et d'autres pour les noirs. C'est l'organisation de la société de telle manière que ces deux mondes se rencontrent le moins possible. Ceci est inscrit jusque dans l'espace : Johannesbourg est physiquement séparée de sa banlieue ouvrière noire (la fameuse township de Soweto) par des montagnes artificielles, qui ne sont autre que les terrils des mines d'or, érigées de telle manière que les blancs puissent vivre sans jamais rencontrer le monde des noirs. Il faut donc vouloir connaître ce qui s'est réellement passé. Et c'est le but de la Commission nationale Vérité et Réconciliation, mise en place par le président Mandela et présidée par Mgr Desmond Tutu. Pour que ce peuple puisse guérir les blessures profondes qu'il porte, il faut commencer par établir la vérité sur l'apartheid. Que les victimes puissent raconter leur histoire, que les familles des disparus puissent connaître la vérité. Il n'y a pas de pardon ni de réconciliation possible, sans qu'il y ait d'abord ce travail de catharsis, de guérison. Dans une township proche de Durban, où la violence a fait des centaines de victimes, la population a érigé un monument de la réconciliation, qui porte le nom de toutes les victimes, et, lors de l'inauguration, le père de l'une des victimes, une petite fille, a parlé pour dire à la fois sa douleur et sa foi dans la possibilité d'une autre Afrique du sud.

Une démarche analogue a été tentée récemment par l'Eglise de France à propos de l'affaire Touvier, cet homme qui a collaboré avec la Gestapo allemande et a ensuite été caché et soustrait à la justice pendant plus de 30 ans par des hommes d'Eglise et des monastères. Finalement, l'archevêque de Lyon a ouvert ses archives à une commission nationale chargée d'établir la vérité sur cette douloureuse affaire. Par delà le cas particulier, ceci a valeur de signe pour tout un pays qui ne s'est pas encore réconcilié avec cette période douloureuse de son histoire, les collaborateurs avec l'occupant ayant été bien plus nombreux que l'on veut en général l'admettre (cf. le choc produit parle film Le Chagrin et la pitié). On sait que le Pape Jean-Paul II souhaite que l'Eglise tout entière fasse oeuvre de repentance dans la perpsective du Jubilé, en osant regarder courageusement et humblement des chapitres plus sombres de son histoire : l'attitude sous le nazisme, l'inquisition, etc...

Vers une purification du langage

L'Evangile nous donne, dans le passage de Matthieu sur la correction fraternelle, quelques suggestions importantes, au moins pour les rapports interpersonnels : "Si ton frère vient à pécher contre toi, va le trouver et fais lui des reproches seul à seul: s'il t'écoute, tu auras gagné ton frère. S'il ne t'écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes pour que toute affaire soit décidée sur la parole de deux ou trois témoins. S'il refuse de t'écouter, dis-le à l'Eglise, et s'il refuse d'écouter même l'Eglise, qu'il soit pour toi comme le païen ou le collecteur d'impôts." (Matthieu, 18, 15-17). Le premier élément souligné ici est le courage de la parole. Nous savons tous que, souvent, les malentendus entre les personnes viennent pour une large part de la peur de se parler : on n'ose pas prendre ce risque de la parole, car cela conduit à se découvrir. Le premier pas vers la réconciliation est donc, d'une certaine manière, accepter d'être vulnérable. A défaut de se parler, chacun en vient à imaginer sur l'autre toutes sortes de choses, plus ou moins terribles. Un manque de confiance dans la parole partagée ouvre le chemin à une culture du mensonge, comme on l'a vu dans les pays communistes. Cette confiance en la parole partagée redonne son plein rôle à la médiation de la communauté : apprendre à se parler, devant des tiers, pour tenter d'objectiver les peurs comme les passions. Ce rôle médiateur de la communauté, essentiel dans les communautés chrétiennes primitives, mériterait d'être revalorisé aujourd'hui.

Des expériences qui font signe

Tout ceci a-t-il quelque efficacité ? La question fut souvent posée à Ghandi; elle nous est posée aussi : ces ilots d'humanité réconciliée que nous tentons de faire exister, à grand peine, changent-ils quelque chose au cours violent et tragique de ce monde ? La mission des spirituels n'est pas d'apporter toute la solution aux questions que se pose la société. A vouloir le faire, l'Eglise risque bien d'être engloutie et de perdre cette capacité à être sel de la terre et lumière du monde, c'est à dire porteurs de questions. Le rôle des spirituels est plutôt de "faire signe", d'indiquer une direction, par des gestes prophétiques qui, tout au plus, laissent deviner qu'une issue est possible. En ce sens, ont une réelle importance ces petites réalisations que l'on rencontre ici et là, où des hommes et des femmes ont eu le courage de surmonter les frontières habituelles de race, de religion, de culture, pour poser ensemble un geste fondateur. Tout le monde connait la communauté oecuménique de Taizé, fondée en France dans l'après-guerre par un pasteur suisse, Roger Schutz. Ce n'est probablement pas par hasard que la communauté a confié à de jeunes allemands le soin de construire l'église de la communauté, qui est appelée "église de la réconciliation". On sait l'extraordinaire rayonnement international de la communauté de Taizé.

La Commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud (Truth and Reconciliation Commission) est une autre expérience très significative pour notre temps. Tout le monde s'attendait à un véritable bain de sang dans ce pays, en raison de l'ampleur des injustices subies par la population noire pendant l'apartheid. Or, il n'en a rien été. Le pays connait, certes, des conflits, urbains ou régionaux, mais un réel processus de réconciliation est en cours dans le pays : processus difficile, fragile, mais qui indique à d'autres qu'un chemin est possible et que la perpétuation de la violence n'est pas une fatalité. Encore faut-il que nous acceptions d'y croire.

Conclusion

Un texte d'une incroyable beauté a récemment fait le tour du monde, saisissant hommes et femmes de toutes cultures au meilleur de leur humanité : c'est le testament spirituel du frère Christian de Chergé, prieur des moines trappistes assassinés en Algérie. Pressentant la possibilité d'une mort tragique, ce religieux écrivit un testament spirituel dont voici des extraits :

"Quand un A-Dieu s'envisage

S'il m'arrivait un jour -et ça pourrait être aujourd'hui- d'être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j'aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille, se souviennent que ma vie était donnée à tous et à ce pays.

Qu'ils acceptent que le Maître unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu'ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d'une telle offrande ? Qu'ils sachent associer cette mort à tant d'autres aussi violentes laissés dans l'indifférence de l'anonymat...

Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m'ont rapidement traité de naïf, ou d'idéaliste : "Qu'il dise maintenant ce qu'il pense !" Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voilà que je pourrai, s'il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avfec lui les enfants de l'Islam tels qu'Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de sa Passion, investis par le don de l'Esprit dont la joie secrète sera toujours d'établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences.

Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l'avoir voulue tout entière pour cette joie-là, envers et malgré tout."

La fécondité d'une vie donnée est bien mystérieuse à évaluer. Je connais bien des musulmans Algériens pour qui ce sacrifice des moines est une invitation pressante à la réconciliation.

''fr. Jean-Jacques Pérennès, OP Promoteur pour Justice et Paix''

http://www.sedos.org/french/perennes.html