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Frantz Fanon (1925-1961) : un des maîtres à penser des intellectuels du Tiers-Monde
15/03/2003
 

Né en 1925, et décédé à 36 ans, Frantz Fanon eut le temps de marquer de son empreinte son époque.
 
Par Paul Yange
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La pensée de Frantz Fanon (1925-1961) a influencé de nombreux intellectuels du tiers-monde. Né le 25 juillet 1925 en Martinique d’un père fonctionnaire aux Douanes et d’une mère commerçante, Frantz Fanon fréquente le lycée Schoelcher où il a comme professeur Aimé Césaire. A la fin du lycée, en 1943, il rejoint les forces françaises libres. Il suit une formation de sous-officier à Bejaia, en Algérie, et participe à la libération de la France. À la fin de la guerre, il est en Allemagne blessé, décoré et démobilisé.

Après un bref séjour en Martinique, il poursuit des études de médecine à la Faculté de Lyon et devient psychiatre.
Dans un de ses essais resté fameux, "Peau noire, masques blancs", paru au début des années 50, il étudie les conséquences humaines du colonialisme et du racisme. Il y dénonce le désir de se blanchir, d’adopter un masque blanc, et son texte constitue, entre autres, une étude psychologique des complexes antillais nés du racisme et de la colonisation. Il fait le portrait de l'homme noir antillais, victime des préjugés de couleur et des complexes d'infériorité qu'il a intériorisés. Il théorise l'aliénation psychotique provoquée par l'oppression coloniale. Il est critique vis-à-vis du concept de négritude développé par Césaire et Senghor, concept qui le laisse sur sa faim car il le considère comme trop réducteur. Ce concept constitue selon Fanon, une nouvelle phase dans le développement de la conscience noire, mais doit rapidement être dépassé. Le danger consistant selon lui, à se laisser enfermer dans l’essentialisme, c’est à dire une identité noire unique et figée :

« Le Noir veut être comme le Blanc. Pour le Noir, il n y a qu’un destin. Et il est blanc. Il y a de cela longtemps, le Noir a admis la supériorité indiscutable du Blanc, et tous ses efforts tendent à réaliser une existence blanche. N’ai je donc pas sur cette terre chose à faire qu’à venger les Noirs du XVIIè siècle ?
(…) Je n’ai pas le droit moi homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race.
Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de me préoccuper des moyens qui me permettraient de piétiner la fierté de l’ancien maître.
Je n’ai ni le droit ni le devoir de d’exiger réparation pour mes ancêtres domestiqués. (…)
Vais je demander à l’homme blanc d’aujourd’hui d’être responsable de tous les négriers du XVIIè siècle ? (…)
Ne voulant pas faire figure de parent pauvre, de fils adoptif, de rejeton bâtard, le noir va t-il tenter de découvrir fébrilement une civilisation nègre ? Que surtout l’on nous comprenne. Nous sommes convaincus qu’il y aurait un grand intérêt à entrer en contact avec une littérature ou une architecture nègres du IIIè siècle avant jésus-christ. Nous serions très heureux de savoir qu’il exista une correspondance entre tel philosophe nègre et Platon. Mais nous ne voyons absolument pas ce que ça pourrait changer dans la situation des petits gamins de huit ans qui travaillent dans les champs de canne en Martinique… »


Après un bref séjour comme psychiatre en Normandie, Frantz Fanon arrive en Algérie, à l’hôpital psychiatrique de Blida, joyau du système hospitalier colonial. Fanon et ses collègues y critiquent les conclusions de l’école d’Alger qui décrivaient les Algériens comme des êtres incapables d’exprimer une vie intérieure, de se projeter dans l’avenir, et qui étaient par essence crédules, menteurs et voleurs. C’est à Blida que Fanon prend contact avec les nationalistes algériens. En février 1955 paraît dans « Esprit » un article dans lequel il souligne l’écart entre l’engagement révolutionnaire africain et l’assimilation des antillais. Il participe au Congrès des écrivains et artistes noirs où sa présentation s’intitule « racisme et culture ». Mais bientôt il éprouve des contradictions entre son travail de psychiatre et son engagement militant. En 1956, il envoie sa lettre de démission au ministre-résident , Robert Lacoste, proclamant que comme psychiatre, il ne peut renvoyer ses patients dans une société qui fondamentalement les aliène et les déshumanise. Fanon est expulsé par les autorités coloniales en janvier 1957...

C'est presque naturellement qu'il est contacté par le Front de Libération Nationale algérienne, avec lequel il va collaborer
jusqu'à sa mort, devenant le représentant de l'Algérie en guerre à l'étranger. Observateur soucieux des premières indépendances africaines, il prônera sans relâche la solidarité et l'unité africaine : " Chaque Africain doit se sentir engagé concrètement, et doit pouvoir répondre physiquement à l'appel de tel ou tel territoire… Il importe de ne pas isoler le combat national du combat africain. " Durant l’été 58, Fanon est grièvement blessé par une mine placée en dessous de sa voiture. Il part à Rome en convalescence et échappe de peu à un attentat organisé par la Main Rouge (une organisation terroriste fasciste), et rencontre Sartre et Simone de Beauvoir. En décembre 1958, il est membre de la délégation algérienne au Congrès panafricain d’Accra. Fin 1960, Fanon reçoit la confirmation du diagnostic de leucémie dont il est atteint depuis quelques mois déjà.

Il se met à la rédaction d’un livre qui se veut le manifeste des colonisés, qui connaîtra un succès planétaire, et deviendra le livre de chevet de toute une génération. Ce sera "les Damnés de la terre", écrit de mai à octobre 1961. Il accepte de se faire soigner aux Etats-Unis et part pour l’hôpital de Bethesba à Washington. Sartre a accepté de préfacer son livre, Fanon en est très heureux. Son éditeur François Maspéro lui envoie un exemplaire de son livre fin novembre 1961. Il décède le 6 décembre, à l’âge de 36 ans. Le 12, il est enterré comme il l’avait souhaité en terre algérienne. Depuis 1965, sa tombe est au cimetière d’Ain Kerma en Algérie.

"Le colon fait l'Histoire et sait qu'il la fait. Et parce qu'il se réfère constamment à l'histoire de sa métropole, il indique en clair qu'il est le prolongement de cette métropole. L'histoire qu'il écrit n'est donc pas l'histoire du pays qu'il dépouille mais l'histoire de sa nation en ce qu'elle écume, viole et affame. L'immobilité à laquelle est condamné le colonisé ne peut être remise en question que si le colonisé décide de mettre un terme à l'histoire de la colonisation, à l'histoire du pillage, pour faire exister l'histoire de la nation, l'histoire de la décolonisation".

"Il n'y a pas de mission nègre, il n'y a pas de fardeau blanc".

Frantz Fanon


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