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Coupe du Monde 2010 / Afrique du Sud
 
Coupe du Monde 2010Coupe du Monde Afrique du Sud 2010 : La chronique de Célestin Monga (1)
 
Coupe du Monde Afrique du Sud 2010 : La chronique de Célestin Monga (1)
10/06/2010
 

A l'occasion de la coupe du monde 2010, Celestin Monga nous fait parveinir son premier billet d'humeur. Il sera quotidien pendant toute la durée de la compétition
 
Par Celestin Monga
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Celestin Monga
© keph
 

Naïveté ou cynisme ? A quelques heures du déclenchement officiel de la fièvre planétaire que sera la coupe du monde de football en Afrique du Sud, trois types de perspectives dominantes s’énoncent au sujet de l’événement : il y a d’abord ceux qui proclament, sans rire, que le boom financier attendu de ce tournoi sera tel qu’il suscitera un nouveau décollage économique non seulement du pays hôte, mais du continent tout entier.

Ils citent à cet égard les quelques centaines de milliers de touristes qui ont envahi le pays de Nelson Mandela, et la manne de trésorerie supposée qu’ils déverseront dans l’économie pendant un mois. Ils mentionnent aussi les investissements durables réalisés ces dernières années, et les effets induits que l’on peut en attendre dans différents secteurs d’activité bien au-delà du football. Comme quoi la Coupe du monde sauvera l’Afrique de la misère matérielle et de la pauvreté intellectuelle… C’est souvent la thèse d’hommes d’affaires en quête d’opportunités ponctuelles, ceux-là qui tentent de trouver dans l’événement la possibilité de réaliser un “grand coup”.

Il y a ensuite ceux qui n’hésitent pas à affirmer que le “Mondial” sud-africain est surtout une affaire de respectabilité, et donc occasion de ramener le continent africain dans le giron des grandes places mondiales, de lui restituer sa dignité en lui reconnaissant enfin une minuscule place au soleil. Ce paternalisme sirupeux et dégoulinant est le fait d’hommes comme Sepp Blatter, le Président de la FIFA, qui fait découvre subitement l’existence de ce continent de plus d’un milliard de personnes.

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Enfin, il y a les hommes politiques véreux, qui se frottent les mains en espérant que les passements de jambes de Robinho, les amortis de la poitrine de Luis Fabiano, les contrôles orientés de l’extérieur du pied de Samuel Eto’o, les reprises de volée Wayne Rooney, les accélérations de Kaka, les coups francs de Cristiano Ronaldo, les tacles glissés de Didier Zokora et les claquettes de Carlos Idriss Kameni permettront aux quelque 600 millions d’Africains qui ne mangent pas quotidiennement à leur faim d’oublier un instant leur misère et de célébrer la grandeur de leurs dirigeants politiques bienaimés dans des orgies collectives. Le football comme “opium du peuple” en quelque sorte…

Dieu merci, tous ces gens-là se trompent. Croire qu’un simple tournoi de football permettra subitement à l’Afrique d’enclencher un processus de développement économique qu’elle recherche péniblement depuis au moins un demi-siècle est un leurre. Un taux de croissance soutenu ne survient ni d’un coup de baguette magique, ni d’un mois d’agitation sportive—fût-ce autour du plus grand événement international. Il résulte d’une stratégie bien pensée et d’une discipline de mise en œuvre sur la longue durée.

Les Sud-Africains eux-mêmes devraient le savoir car ils ont déjà organisé par le passé de grands évènements tels que la coupe du monde de rugby 1995 et la coupe du monde de cricket 2003. Ceux-ci n’ont rien changé dans la triste vie misérable des chômeurs de Soweto. L’impact direct attendu de la Coupe ne sera que d’environ 2,7 milliards de dollars au sein de l’économie sud-africaine, soit un minable point de pourcentage du produit intérieur brut (PIB) de 2009. Bien sûr, l’événement générera peut-être 160.000 nouveaux emplois mais la plupart seront ponctuels.

 
Jacob Zuma, venu soutenir les Bafana Bafana
 

Certes, l’impact indirect peut être plus significatif. Mais Goolam Ballim, économiste de la Standard Bank, est trop optimiste quand il affirme que ce tournoi aidera à changer la perception que beaucoup d’investisseurs étrangers ont de l’Afrique et de l’Afrique du Sud. Les propriétaires de capitaux ne sont pas fous : ils cherchent des opportunités pour rentabiliser leurs ressources, de préférence dans des pays où des réformes soutenues leur permettent d’espérer la stabilité. Ils ne sont pas impressionnés les jongleries de Lionel Messi, les talonnades de Thierry Henry, ou les centres en retrait au premier poteau de Maicon et Dani Alves.

Ceux qui croient qu’une organisation impeccable de la Coupe du monde apportera le respect international à l’Afrique vivent sur une autre planète. Pourquoi pas quatre ou cinq sièges permanents au Conseil de sécurité de l’Organisation des nations unies, pendant qu’ils y sont ? Non. Le respect est malheureusement une fonction quasi linéaire du succès économique. Tant que les ministres et chefs d’Etat africain s’engonceront dans leurs costumes-cravates (souvent d’ailleurs mal choisis et mal coupés) pour aller quémander de l’aide au développement à Londres, Paris, Bruxelles, Washington, Beijing ou Tokyo, le monde entier nous prendra pour des touristes de notre propre destin, des clients douteux, des partenaires imprévisibles que l’on considère en réalité comme étant mentalement instables…

La Coupe du monde de 2010 n’est que la reconnaissance tardive de l’exploit de Roger Milla et des Lions indomptables de l’épopée de 1990, qui avaient ridiculisé l’Argentine de Diego Maradona et avaient débarqué par effraction en quarts de finale de la compétition. Bien avant cela, l’Afrique avait toujours contribué de diverses manières à la gloire du football depuis la création du sport. Pourtant, les généreuses âmes de la FIFA n’avaient pas pensé à lui reconnaître sa vraie place dans le concert des régions du monde.

 
Roger Milla
 

Quant aux chefs d’Etat qui comptent sur le tournoi sud-africain pour endormir, je leur dirai qu’ils ont la mémoire courte : le fait que l’Afrique se soit bien comportée à la Coupe du monde de 1990 n’a pas empêché les peuples de descendre dans la pour exiger un supplément de liberté. Le Camerounais Paul Biya, qui avait imposé Roger Milla en sélection nationale contre l’avis de ses techniciens du football, avait vu son régime vaciller quelques mois plus tard, et pour cause : des millions de citoyens de Douala et de Yaoundé avaient vu dans l’audace, le talent et l’intelligence créatrice de Milla le reflet de leurs propres possibilités.

Si un joueur de football pouvait surgir sur les écrans de télévision et faire exiger d’être écouté, pris au sérieux et respecté, pourquoi les Camerounais ne pouvaient-ils pas eux aussi se faire entendre dans leur vie quotidienne ? Paradoxalement, si les équipes africaines affichent de bonnes performances en Afrique du Sud, les chefs d’Etat n’en tireront aucun des bénéfices politiques qu’ils espèrent. Au contraire, ils devront s’attendre à de très puissants vents de contestation dans les mois à venir.

Autant dire donc que lors de cette Coupe du monde, il sera question de bien d’autre chose que de football. Les nostalgiques de l’esthétique du beau jeu doivent ajuster leurs attentes. Bien sûr, ils auront droit à quelques grands moments de rêve. Mais au-delà de l’agitation, beaucoup d’analystes tenteront surtout de déchiffrer la signification politique des déhanchements de Bonaventure Kalou, des tacles d’Alexandre Song, et des coups de tête piqués de Stéphane Mbia…




 
Mots-clés
afrique du sud   cameroun   celestin monga   coupe du monde 2010   
 
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