L’imaginaire populaire associe d’ordinaire des clichés d’enfants mal nourris à l’Afrique, un continent considéré comme pauvre dans son ensemble. Si la sous-nutrition a quelque peu reculé dans son ensemble sur le continent, elle y est toujours persistante. Depuis plusieurs années, cette sous-nutrition côtoie une nouvelle forme de malnutrition bien connue dans les pays occidentaux habitués des diètes cétogènes: la surnutrition. Ensemble, toutes deux forment le paradoxe africain de la double peine nutritionnelle. Les chiffres de la prise rapide de poids du continent sont hallucinants à plusieurs égards et font dire en février 2018 à Graziano da Silva, le patron de la FAO que “le surpoids et l’obésité sont en passe de devenir les premières causes de décès en Afrique d’ici 2030”. Les changements ainsi observés dans le gabarit d’une importante frange de la population africaine traduisent de profonds changements sociologiques intervenus sur le continent ces dernières décennies.

L’Afrique, le surpoids en chiffre

Huit des vingt pays du monde avec les taux les plus élevés d’obésité sont africains. Le surpoids et l’obésité sont des maux qui affectent aujourd’hui toute la pyramide d’âge du continent, mais à des échelles variées d’une région à l’autre. Si la FAO annonçait par exemple 340 millions d’enfants obèses dans le monde, elle constate que le nombre de ceux-ci a doublé en moins de 20 ans en Afrique passant à 10 millions en 2015. Ces âmes en surpoids côtoient paradoxalement 58 millions d’enfants africains en insuffisance pondérale. Si la prévalence de l’obésité est de 4 % chez les enfants de moins de 5 ans en Afrique de l’ouest, au sud du continent elle passe à 15 %. Dans l’ensemble, ce sont les pays des extrêmes nord et sud du continent qui présentent les plus forts taux avec plus de 15 % d’adultes en situation d’obésité. Il s’agit de tous les pays de l’Afrique du Nord, de l’Afrique du Sud, de la Namibie, du Botswana et du Lesotho, mais aussi de deux autres pays d’Afrique centrale que sont le Gabon et la Guinée-Équatoriale. Les autres régions du continent ne sont pas du reste. 1400 %, c’est la progression du taux d’obésité enregistré au Burkina Faso sur les 36 dernières années d’après une étude menée par des chercheurs de l’IRD. 500 %, c’est le taux de progression de l’obésité enregistré au Bénin, Ghana, Éthiopie, et au Togo sur la même période. En même temps que l’obésité, l’Afrique enregistre une plus forte prévalence du diabète qui en est l’un des pendants. Ainsi en 2015, on dénombrait une quinzaine de pays (Sahara occidental compris) présentant des taux de populations diabétiques supérieurs à 10 %. Il s’agit de tous les pays de l’Afrique du Nord auquel s’ajoutent les deux Soudan, le Gabon, la Guinée équatoriale, l’Angola, le Lesotho et le Swaziland. Une situation préoccupante quand on sait que le système de santé y est défaillant. Alors qu’aux États-Unis on dénombre un cardiologue pour environ 13 000 habitants, au Kenya, c’est plutôt 40 pour 48 millions d’âmes.

Des mutations sociologiques aux origines

L’Afrique est un continent qui s’est énormément transformé au contact des civilisations européennes. Elle n’a malheureusement pas souvent retenu le meilleur. Ainsi, les Africains ont abandonné en masse leurs villages pour les sirènes des grandes villes, devenant ainsi plus sédentaires et moins actifs qu’ils n’étaient dans leurs villages. Alors qu’on enregistre presque 50 % de citadins dans certaines régions, le changement de cadre s’accompagne généralement de changement de mœurs. Ainsi, les citadins africains se familiarisent avec de nouveaux régimes menus et consomment plus de protéines, de graisses, de sucre et de sel. C’est bien dans les villes africaines qu’on enregistre les taux les plus élevés de prévalence du surpoids ou de l’obésité. Au Sénégal par exemple, on enregistrerait d’après une étude de l’université Gaston Berger de Saint-Louis un taux vertigineux de 30,6 % de personnes en surpoids dans la région de Dakar contre 8 % dans les milieux ruraux du pays. D’après une étude de l’université Gaston Berger de Saint-Louis, les longues marches des populations dans les milieux ruraux sont remplacées par une motorisation quasi systématique dans les villes. Cette motorisation est traduite par le parc croissant d’automobiles en Afrique, mais aussi par le développement d’une filière de Taxi-moto dans de nombreuses capitales du continent. La restauration rapide a fleuri en Afrique avec également de nouvelles habitudes de cuisson qui lui étaient inconnues. Nombreuses sont donc les raisons qui sous-tendent l’épidémie de surpoids ainsi en développement en Afrique.