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160ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage : 160 ans de liberté ?
07/07/2008
 

L'année 1848 marque t-elle vraiment le début de la liberté pour les esclaves noirs des colonies ?
 
Par Wladimir Msika
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© whitehouse.gov  

En 1848, la France abolissait l’esclavage sur ses territoires. Les colonies directement concernées sont alors la Guyane, les îles des Antilles et de l’Océan indien. 160 ans plus tard, alors que de nombreuses manifestations de commémoration ont été organisées en mai dernier un peu partout en France et aux Antilles, il est nécessaire de se pencher sur ce que fut véritablement cette "abolition" (terme au reste très critiquable puisqu’il occulte la participation des esclaves à leur propre libération :

celui qui "abolit" l’esclavage est nécessairement celui qui l’a dicté, la victime s’en "libère"). Quoi qu’il en soit, l’année 1848 marque-t-elle vraiment le début de la liberté pour les 250 000 esclaves noirs qui vivaient alors dans les colonies françaises et représente-elle un point de non retour pour les pratiques esclavagistes sur les territoires soumis à l’autorité française ?

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La situation des anciens esclaves dans les Antilles françaises après 1848.
En 1802, l'esclavage fut rétabli par Napoléon  
En 1802, l'esclavage fut rétabli par Napoléon
 

Dès 1848, les planteurs des Antilles se plaignirent du manque de main d’œuvre consécutif à l’abolition de l’esclavage, alors même qu’ils avaient obtenu une indemnisation pour la perte de leur main d’œuvre servile (comble de l’ironie lorsque l’on sait que les esclaves libérés ne reçurent quant à eux aucune terre ou autre moyen d’assumer leur nouvelle condition d’homme libre) et qu’une partie de la population, poussée par la misère, était retournée travailler auprès de leur ancien maître contre un salaire dérisoire.

Mais sous la pression des planteurs, l’administration instaura une législation coercitive en vue d’obliger les noirs à retourner travailler dans les plantations : les terres qui n’étaient pas cultivées en canne à sucre ou en café, c'est-à-dire les terres dédiées aux cultures vivrière pratiquées par les anciens esclaves, étaient soumises à une taxe. La possession d’un livret de travail ou d’un acte d’engagement auprès d’un employeur devint obligatoire et ceux qui, aux Antilles et en Guyane, ne pouvaient présenter un de ces documents en cas de contrôle étaient passibles d’emprisonnement ! En Guadeloupe, à partir de 1857, les cultivateurs devaient disposer d’un visa signé par leur employeur ou le maire pour se déplacer hors de leur commune durant les jours ouvrables au risque de se voir jeter au cachot.

Ces sordides histoires de papiers et d’enfermement ne sont d’ailleurs malheureusement pas passées de mode et l’actualité nous rappelle quotidiennement que c’est avec la peur au ventre qu’on se déplace lorsqu’on est "sans papier" aujourd’hui en France. Finalement, les plantations coloniales firent appel à une main d’œuvre étrangère d’origine variée (Inde, Chine...) engagée sur des contrats abusifs. C’est ainsi qu’un étrange relent de traite atlantique se fit sentir lorsque, entre 1857 et 1861, près de 7000 africains appelés "congos" en raison de leur origine, sont acheminés vers la Guadeloupe et la Martinique.

De l’esclavage au travail forcé ou quand les lumières anti-esclavagistes de la France rayonnent sur le continent africain
 
 

Dans les années 1880, les pays européens s’emparèrent du continent africain. Cette entreprise fut présentée comme une œuvre "civilisatrice" ayant notamment pour ambition d’éradiquer l’esclavage encore présent sur le continent. La réalité est évidemment bien loin des faits annoncés.
Les populations des colonies françaises africaines furent immédiatement soumises au Code de l’indigénat qui permettait à tout fonctionnaire français d’infliger à un "indigène" une amende ou peine pouvant aller jusqu’à 15 jours de prison. En écartant toute procédure judiciaire, cette pratique soumettait le colonisé à un arbitraire niant de fait sa dignité d’homme libre, c'est-à-dire d’homme disposant de droits garantissant sa liberté. Les indigènes ont toujours été des sujets, jamais des citoyens.

Afin d’assurer l’exploitation économique de ses colonies, la métropole soumit la population africaine à un régime de travail forcé désigné sous le vocable plus rassurant de "prestation". Officiellement chaque homme devait fournir à l’administration environ 15 jours de travail par an, mais à cette obligation s’ajoutait parfois des recrutements imposés qui pouvaient s’étendre entre 3 et 7 ans pour la construction de routes et de chemins de fer. En raison des conditions sanitaires, du manque de nourriture, de l’exposition aux maladies, de l’épuisement et des risques liés aux travaux, la mortalité était très élevée. L’un des exemples les plus frappants étant celui de la construction du chemin de fer Congo-Océan, entre 1921 et 1934, au cours duquel 20 000 hommes périrent sur 127 000 recrutés de force à travers toute l’Afrique Equatoriale Française.

 
 

Le travail forcé était aussi pratiqué par les entreprises privées occidentales qui pouvaient compter sur la bienveillance et le soutien de l’administration coloniale. Les ouvriers récalcitrants se voyaient infliger les peines les plus sévères, l’habitude prise au Congo belge de leur couper les mains ou les jambes donne un ordre d’idées des pratiques qui purent avoir cours dans les colonies françaises voisines. Toutes ces pratiques d’asservissement humiliantes et destructrices qui soulevèrent de nombreuses révoltes dès leur mise en place au début du XXème siècle, perdurèrent officiellement jusqu’en 1946, dans les faits parfois jusqu’aux indépendances.

Enfin, notons qu’à l’occasion des guerres auxquelles la France prit part, notamment les deux Guerres mondiales, des milliers d’africains furent enrôlés, parfois littéralement kidnappés dans leur village, sans savoir où on les emmenait pour se retrouver finalement en première ligne au sein des bataillons de tirailleurs sénégalais. Lors de la Première Guerre mondiale, les contingents coloniaux de la France comptaient 200 000 noirs africains . Aux combattants qui survècurent aux conflits on attribua une pension ridicule (largement inférieure à celle qui était attribuée aux soldats français) mais certains ne reçurent strictement rien (sur ce sujet il faut absolument voir le film d’Ousmane Sembène, le camp de Thiaroye).

 
© unknownnews.net  

Amer constat lorsque l’on sait que c’est grâce à ces troupes coloniales, principalement constituées d’africains, que De Gaulle a pu se faire reconnaître comme le chef de la France libre en 1945 et éviter que le pays ne rejoigne le camps des vaincus en raison de la politique de collaboration menée par Vichy...Sans l’Afrique, pas de De Gaulle, pas de France "victorieuse" et donc pas non plus de siège de membre permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU avec toutes les conséquences que cela implique en terme de puissance.

Si l’esclavage est officiellement aboli sur les territoires français en 1848, il semble bien que la liberté des anciens esclaves y soit loin d’être reconnue et acceptée, et que l’esclavage lui-même réapparaisse sous d’autres formes, ou tout simplement, d’autres noms. Il est certes essentiel de disposer d’une date (d’ailleurs toujours sujette à polémique) pour préserver la mémoire de cette période profondément atroce que fut l’esclavage, mais nous devons prendre garde que sous cette mémoire ne s’efface pas la réalité d’une Histoire où l’asservissement des noirs perdure bien au-delà de l’année 1848.

       
Mots-clés
afrique   esclavage   senegal   
 
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