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Livre : "ces noirs qui ont fait la France" de Benoît Hopquin
03/02/2009
 

Grioo.com est allé à la rencontre de Benoît Hopquin qui retrace dans un livre passionnant qui vient de paraitre la vie d'une vingtaine de personnalités noires qui ont marqué l'histoire de France
 
Par Paul Yange
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''Ces noirs qui ont fait la France'', de Benoît Hopquin  
''Ces noirs qui ont fait la France'', de Benoît Hopquin
 

Bonjour Benoît Hopquin. Vous êtes l’auteur de "ces Noirs qui ont fait la France". Qu’est ce qui vous a poussé à choisir ce thème ?

Ça fait plusieurs années que je travaille sur la question de la place des Noirs dans la société française pour le journal "Le Monde". J’ai travaillé sur ce sujet, je me suis beaucoup déplacé, notamment dans les Dom Tom dans le cadre de mes activités de grand reporter. En travaillant sur ce sujet, je me suis aperçu que ce qu’on présentait comme une nouveauté, à savoir la présence des Noirs dans la société française, était une histoire ancienne qui méritait d’être racontée. Depuis 350 ans, il y a des noirs qui ont joué un rôle important en France et qu’on a oubliés pour différentes raisons qu’on expliquera un peu plus tard.

En découvrant leurs histoires, j’ai trouvé des aventures humaines fabuleuses. Je tiens à préciser que le projet de livre avait été commencé bien avant que Barack Obama n’obtienne l’investiture démocrate. Mais l’élection de Barack Obama arrive au bon moment car elle permet de voir le fossé entre ce qui se passe aux Etats-Unis et ce qui se passe ici.

A la manière des études afro-américaines aux Etats-Unis, il devrait y avoir des études afro-françaises
Benoît Hopquin


Comment avez-vous choisi les personnages qui sont présentés dans le livre ?

Mon idée était de montrer que les Noirs ont toujours eu un rôle important dans l’histoire de France. J’ai fait un travail dans les deux sens : j’ai pris les grandes dates de l’histoire de France et j’ai essayé de trouver des personnages qui avaient participé à ces grands événements : la révolution française, la première guerre mondiale, la seconde...J’ai aussi choisi des personnages importants que j’ai découverts au cours de mes voyages et de mes investigations et qui méritaient eux aussi de figurer dans cette histoire.

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Timbre en hommage à Félix Eboué ''De Gaulle Eboué, Brazzaville 1940''  
Timbre en hommage à Félix Eboué ''De Gaulle Eboué, Brazzaville 1940''
 

Quels sont les personnalités qui vous ont le plus passionné ?

Toutes m’ont passionné. On peut néanmoins citer le destin de Louis Delgres, qui était un brave soldat et qui décide de se sacrifier pour la liberté. Ses vingt derniers jours sont absolument extraordinaires. J’ai beaucoup d’attachement pour Félix Eboué, un grand personnage de la seconde guerre mondiale qu’on a oublié. J’ai aimé les personnalités qui ont connu des tourments d’identité comme René Maran ou Habib Benglia.

Pouvez-vous nous parler d’Habib Benglia, très peu connu ?

J’ai épluché la bibliothèque nationale de France pendant des mois, et je suis tombé sur le livre de Sylvie Chalaye qui a travaillé sur ce personnage. J’ai l’ai rencontrée et c’est à travers elle que j’ai approfondi ma connaissance d’Habib Benglia. Et on en revient au thème de départ. Dès les années 20, il y avait ce personnage très connu sur la place théâtrale parisienne, qui a tenu des premiers rôles au théâtre de l’Odéon, ce qui pose le problème de la régression de la place des Noirs dans la société française aujourd’hui.

Il y a plus de 50 ans, Gaston Monnerville était élu dans la France profonde avec 80 à 90% des voix. Ce qui contredit toutes les affirmations selon lesquelles aujourd'hui les électeurs ne seraient pas prêts pour des candidats noirs
Benoît Hopquin


Et Gaston Monnerville ?

J’ai découvert un personnage fabuleux en travaillant sur lui. A plusieurs titres, par son parcours et ses idées. Par exemple au début des années 30, il a évoqué la montée du nazisme et fait le rapprochement entre le sort que les Allemands faisaient subir aux Hereros en Afrique australe et ce qui pouvait arriver aux Juifs en Allemagne. C’est totalement prémonitoire et montre un esprit tout à fait en avance sur son temps. Après la guerre, on oublie qu’il a été élu dans le Lot, c'est-à-dire dans la France profonde du Sud Ouest, avec 80 à 90% des voix. Ce qui montre si besoin en était encore que les discours selon lesquels l’électorat ne serait pas prêt à élire des candidats noirs sont battus en prêche par cet exemple qui date de plus de cinquante ans.

Il a été le deuxième personnage de l’Etat, a failli être président de la république (sous la IVè république) même si ce poste à cette époque était plus honorifique que sous la Vème république. Des exemples comme le sien posent le problème de la stagnation de la société française. Ce qui montre encore une fois que la société française n’avance pas.

Gaston Monnerville en mai 1958  
Gaston Monnerville en mai 1958
© Loomis Dean/Life
 

Comment expliquer vous cette stagnation voire cette régression ?

Je l’explique en partie par les années 60 avec l’avènement des indépendances. Les pays africains ayant pris leur indépendance, chacun a pris son histoire sous le bras. Senghor par exemple est devenu une personnalité sénégalaise, et on a oublié tout ce qu’il avait pu apporter à la société française, pas seulement en littérature, mais également dans le domaine politique. Il faut se rappeler qu’à cette époque, même les Antilles n’excluaient pas les indépendances.

La France quant à elle a "blanchi" son histoire. Quelqu’un comme Félix Eboué était relativement reconnu après la seconde guerre mondiale pour tout ce qu’il avait fait pour le général de Gaulle. Dans mon livre j’évoque la station de métro Félix Eboué qui est devenue la station "Daumesnil Félix Eboué" et maintenant "Daumesnil" est écrit en grand et "Félix Eboué" en tout petit. Pourtant Félix Eboué repose au panthéon, et peu de gens le savent.

Aujourd’hui on croit que ces débats sont nouveaux alors qu’il s’agit de débats qui existaient dans les années 30 voire même avant et je trouve intéressant d’écouter avec le recul de l’histoire ce que ces gens là disent.

Vous évoquez François-Auguste Perrinon qui a écrit la charte d’abolition de l’esclavage et travaillé sur le sujet avec Victor Schoelcher...

Effectivement c’est un énorme paradoxe. Je suis allé en Guadeloupe en 2006 et j’ai eu l’occasion d’entendre parler de lui. On a l’impression que ce sont les Blancs qui ont accordé de manière magnanime l’émancipation aux Noirs en 1848. Mais quand on regarde l’histoire, ce n’est évidemment pas le cas. L’émancipation survient sur fond de révoltes alors que le système esclavagiste craquait de l’intérieur.

La station de métro Félix Eboué est devenue Daumesnil Félix Eboué, et maintenant Daumesnil est écrit en grand, et Félix Eboué en tout petit. Pourtant Félix Eboué est au panthéon
Benoît Hopquin


François-Auguste Perrinon est d’abord entré en conflit avec Schoelcher avant de devenir son ami. Il a joué un rôle éminent dans l’abolition de l’esclavage et c’est étonnant de voir que ce rôle a été gommé, y compris d’ailleurs aux Antilles. Puisqu’il y a un autre personnage qui a été écarté de l’histoire de l’esclavage de manière injuste à mon sens, Cyrille Bissette. Après l’abolition il a eu un comportement qu’on peut juger opportuniste, mais avant il avait eu un comportement exemplaire qu’il a payé d’années de prison et d’ostracisme, d’une fleur de lys sur l’épaule. Aujourd’hui il est oublié.

Concernant Perrinon il faut aussi souligner qu’il était entré à Polytechnique dès 1832 et on a l’impression qu’il y a des polytechniciens noirs en disant "enfin", mais la vraie question qu’on peut se poser c’est pourquoi on s’est arrêté en chemin.


Une histoire pleine de paradoxes donc...

Effectivement. Je me demande pourquoi la France a effacé certains pans de son histoire. Pourquoi Monnerville a-t-il été oublié ? Selon moi, un certain nombre de personnalités n’étaient pas assez anticolonialistes pour les historiens anticolonialistes, et étaient peut être trop critiques du système français pour ceux qui défendaient ce système. A cheval entre les deux, ces personnalités ont été oubliées.

Et toi, postérité ! accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits
Louis Delgrès


Monnerville était détesté par les historiens anticolonialistes car il avait un rapport ambigu avec le système français qu’il a soutenu très longtemps. Et les Gaullistes le détestaient car il était opposé au général de Gaulle. Il a été totalement oublié et négligé de manière injuste, sauf par quelques amis qui défendent encore sa mémoire. Il a pourtant beaucoup à nous apprendre sur ce que peut être la place d’un citoyen de couleur dans la société française.

Y a-t-il des solutions pour que cette mémoire partagée revienne au premier plan ?

Je pense qu’à la manière des Etats-Unis il devrait y avoir des études afro-françaises, qui depuis trente ou quarante ans ont développé des études afro-américaines. La bibliographie sur les afro américains est énorme et d’une richesse incroyable. En France certains historiens ont travaillé sur le sujet, mais leurs travaux restent méconnus. Il serait important qu’il y ait plus de gens qui s’intéressent à la mémoire de l’esclavage, à tous ces personnages des années 30, ou d’après.

Le reproche qu’on pourrait éventuellement faire à mon livre est le fait qu’il n’y ait que des personnalités noires ? Ma seule envie c’est ce que ces personnages reviennent dans l’histoire de France à leur place. J’ai envie que Félix Eboué retrouve sa place à côté de Jean Moulin. Je serais content que dans l’histoire de la révolution française on n’oublie pas Louis Delgrès. Ce suicide collectif est pour moi d’un point de vue historique un événement extraordinaire. Et je ne comprends pas que qu’il n’appartienne qu’à la mémoire guadeloupéenne alors que c’est un événement qui devrait rentrer pleinement dans l’histoire de France.

Blaise Diagne en janvier 1930  
Blaise Diagne en janvier 1930
 

Y a-t-il un déficit historique en matière de femmes car il y en a très peu dans votre livre ?

Dans l’histoire de France en général, les femmes quelque soit leur couleur ont assez peu de place ; C’est un grand regret. En dehors de Paulette Nardal qui a été la mère de la négritude, je n’ai pas trouvé de personnages féminins que j’ai pu suffisamment détailler. Il était difficile pour certaines en remontant dans le temps de démêler la part du vrai et la part de légende.

Pour finir, il y avait aussi Blaise Diagne...

Le problème de personnalités comme Blaise Diagne est qu’elles étaient intégrées dans un système colonial. Donc d’une certaine manière, leur réflexion était pervertie par le fait qu’elle s’inscrive dans un système colonial qui est par essence pervertissant. Je pense qu’il y des réflexions sur l’assimilation, ou la non assimilation, que Césaire et Senghor ont poursuivi à leur manière. Ces thèmes sont très actuels. Blaise Diagne était répudié à son époque comme un Judas car il défendait le colonialisme qui était indéfendable. Mais il avait par ailleurs des réflexions sur ce que pouvait être la place d’un Noir dans la société française qui peuvent avoir quelque intérêt.

Qu’est ce que vous diriez à des lecteurs qui ne connaissent pas cette histoire et qui les découvrent ?

Ce serait d’aller creuser les personnages qui les intéressent le plus ; Mon livre n’est pas un livre d’historiens, c’est une galerie de portraits d’une vingtaine de personnages. On sait que les Noirs américains venaient en France dans les années 30 parceque la société française était plus ouverte qu’aux Etats-Unis qui vivaient encore sous la ségrégation. Mais aujourd'hui les Américains élisent un président noir alors que nous avons une seule député noire hors Dom Tom à l’assemblée nationale. C’est le signe qu’il y a un problème...

       
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