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Le Bumidom, une migration d’Etat
13/11/2007
 

Du début des années 60 aux débuts des années 80, le gouvernement français a mis sur pied un système de migration institutionnalisé particulièrement « efficace ». Les Antilles notamment font les frais de cette politique et paye un tribut démographique élevé
 
Par Thomas Pagbe
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Né en 1963 et mort 1981. L’épitaphe pourrait être simplifié à l’extrême s’il ne s’agissait pas de celui d’un service administratif qui durant son existence, a présidé aux destinées de milliers d’hommes et de femmes des Antilles, de Guyane et de la Réunion.

Dans les années 60, Michel Debré, alors Premier ministre, décide de mettre sur pied un service. Ses initiales : B.U.M.I.D.O.M pour Bureau pour le développement des migrations intéressant les Départements d’Outre-Mer. Selon Gérard Thimodent, administrateur du CM 98* (1), « l’amélioration sanitaire, la baisse de la mortalité infantile et la crise de l’industrie sucrière ont créée ont été des éléments déterminants. De plus, la crise de l’industrie sucrière, l’émergence du sucre de betterave en métropole alliée à la concurrence ont entraîné la fermeture des usines aux Antilles et le chômage ».

La croissance démographique qui résulte de l’amélioration de la durée de la vie et la progression du chômage pousse l’Etat à trouver une solution.

En métropole, la situation n’est guère plus brillante. La fin de la guerre d’Algérie et l’accession à l’indépendance de nombreux pays d’Afrique noire prive la France d’une importante main d’œuvre bon marché. De nombreux emplois en France, notamment dans la fonction publique restent inoccupés. Les candidats éligibles pour ces emplois doivent être français. Le gouvernement français sait qu’il dispose d’un « vivier » de candidats près à occuper toutes ces fonctions que les métropolitains dénigrent.

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Ainsi, lors d’un conseil interministériel, la décision est prise de une administration capable de gérer la situation antillaise. Le Bumidom est ainsi créé.

Le Bumidom s’installe donc dans un contexte bien particulier. En Ile-de-France, destination particulièrement servie par le procédé, un grand nombre d’hôpitaux sont construits entre les années 60 et les années 70. La main d’œuvre peu qualifiée manque cruellement. De nombreuses Antillaises sont tout naturellement dirigés vers ces emplois. Pour autant, le processus prend du temps. Tous ceux qui ont en ont fait la demande et ont reçu le billet aller simple délivré par les services du Bumidom pour se rendre en métropole doivent faire « escale » dans un centre de formation. Un centre de Seine et Marne accueillait alors les migrants pour leur fournir une formation sommaire composée d’une initiation aux travaux ménagers et aux « bons usages ». Une grande partie de ces femmes viendront grossir les effectifs des hôpitaux en déficit d’aides soignantes. Les hommes reçoivent eux aussi des formations diverses, tournés vers les emplois peu, voire très peu qualifiés.

Les femmes sont nombreuses à utiliser ce mode de migration. Les hommes eux bénéficient de la possibilité de rester en métropole par le biais du service militaire. Leur billet, ouvert pour une durée de 5 ans leur permet de rester sur place et d’occuper un emploi durant la période de leur séjour. Et ce n’est pas le seul plan de cet type mis sut pied. « Le plan Nemo [ndr : du nom du militaire à l’origine du projet] est destiné à la Guyane. Le gouvernement souhaite peupler ce territoire. D’où les offres faites aux appelés volontaires pour remplir leurs obligations militaires en Guyane. Ceux qui le souhaitent peuvent rester là-bas, avec à la clef, quelques facilités accordées par la métropole », explique Gérard Thimodent.

Une propagande efficace

Peu d’Antillais savent ce qui les attend une fois de l’autre côté de la mer. La mise en place d’une propagande efficace permet d’alimenter la métropole en main d’œuvre fraîche. Les objectifs à atteindre sont très clairs : 5.000 Antillais doivent arriver chaque année en métropole. Pour beaucoup, la mise en place de ce canal de migration institutionnalisé est une aubaine, un moyen idéal pour échapper à la misère. « Le Bumidom a une mauvaise image. Ce sont surtout les plus pauvres qui l’utilisent », souligne Gérard Thimodent. Il est étonnant de noter que ce mode de migration a toujours mauvaise presse, y compris aujourd’hui. Une dame antillaise d’un âge respectable, présente lors de la rencontre effectuée en vue de cet article, nous écoute et finit pas dire que le Bumidom était mauvais. « Je suis venue seule et par mes propres moyens », précise t-elle. Tous n’ont pas eu cette possibilité.

Le cas des Réunionnais est tout aussi marquant. Les premiers Réunionnais qui se rendent en France quittent leur île entre 1962 et 1965. Une destinée singulière attend les enfants qui quittent leur île natale. Entre 1962 et 1971, la DDAS*(2) place environ 300 enfants à Guéret, dans la Creuse. Les consignes de l’époque sont claires : peupler des zones rurales peu à peu vidées de leurs habitants. Les plus chanceux vont l’école et bénéficient d’une éducation scolaire qu’ils n’auraient pas forcement obtenu à la Réunion. Quand aux moins chanceux, ils finissent employés à tout faire dans les fermes de la région...

 
© terdav.com  

Aux Antilles aussi, des conséquences sociales résultent de cette lente « saignée démographique ». La plupart des candidats au départ viennent des campagnes pauvres des Antilles. Prêt à tenter leur chance, ils quittent bien souvent leurs enfants, leurs maris, leur famille. Les cellules familiales sont désorganisées par le départ d’un membre. Une indicible pression sociale finit par s’installer. A tel point que ceux qui envisagent de quitter leur île se cachent.

Un autre élément marquant du Bumidom réside dans sa composante même. « Selon des chercheurs de l’Insee qui ont étudié ce phénomène,le flux migratoire provoqué par le Bumidom comporte toutes les caractéristiques d’une immigration étrangère » précise Gérard Thimodent. En effet, les migrants ont tous la peau noire. Leurs compatriotes ne font aucune différence entre les étudiants africains venus en France durant la même période et leurs compatriotes d’outre-mer. Le racisme ne les épargne pas.

Les candidats à la migration doivent aussi faire face à diverses complications. Le Bureau n’assure qu’une prise en charge partielle. Les migrants doivent se débrouiller seuls pour parvenir à se loger décemment. La tâche est herculéenne. Lorsqu’ils ne sont pas « condamnés » à vivre dans de minuscules studios, les migrants doivent se serrer dans des deux pièces de 40 m². Les chiffres de l’Insee fournissent un éclairage particulier sur cet aspect. Aux Antilles, 60% des Martiniquais sont propriétaires alors qu’en métropole, seuls 20% d’entre eux sont parvenus à accéder à la propriété.
Face à la pression démographique énorme des années 60-70 et à l’afflux massif de population, le parc de logement trouve ses limites. La construction de logements sociaux et de villes nouvelles se développe durant cette même période. D’où la complexité de la situation.


Le bilan du Bumidom est très contrasté. Bouée de sauvetage d’abord pour certains. Pour la « première génération » de migrants, le terme ‘réussite’ n’est pas trop fort. Plus de 70% de ceux qui ont fait ce choix sont parvenus à s’installer et à se façonner une existence qu’ils n’auraient, pour une partie d’entre eux, pas eu sur leur île natale. Pourtant chaque médaille à son revers. L’administration métropolitaine a arraché toutes les forces vives d’un territoire aux appétits immenses pour son propre développement. Pour les tenants de cette thèse, les mots durs ne manquent pas. Derrière le Bumidom, le rapport colonial entre la métropole et "ses" territoires se profile encore derrière les promesses de la République.

Contestation

Déjà, des les années 50, les étudiants antillais revenus de la métropole créent leurs propres mouvements de révoltes. Le contact avec les étudiants africains n’y est sans doute pas étranger. En mai 1967, une grève éclate dans le secteur des bâtiments. La contestation du Bumidom n’est pas absente des revendications des grévistes. L’invitation au voyage vers la métropole tombe à point nommé : tous les partisans potentiels de la révolte et de l’autonomie quittent les îles pour tenter leur chance en métropole. Une aubaine pour le gouvernement. Il ne reste plus personne pour manifester.

Un débat public destiné à critiquer fermement le gouvernement émerge peu à peu. Une contre-propagande est mise en place notamment par des lettrés comme Césaire. Des opposants particulièrement virulents n’hésitent pas à qualifier le Bumidom de « bastion de la traite des Nègres ». En 1971, l’antenne du Bumidom installée à Fort-de-France est incendiée. Malgré, la véhémence de la contestation, les candidats aux départs ne manquent pas. Dans bien des cas, la misère reste plus forte que la politique.

Le programme entre dans une phase critique à partir des 70. Même si des mesures sont mises en place pour affaiblir la contestation (les congés bonifiés datent de 1977), la contestation ne faiblit plus. En 1981, le Bumidom est suspendu. L’ANT, une agence chargée de soutenir l’insertion professionnelle des travailleurs d’Outre-Mer, est créée en 1983.

Que reste t-il aujourd’hui du Bumidom ? Les langues commencent à peine à se délier. « Les enfants le découvrent seuls. Les gens n’ont pas confiance en eux. Ils ont pourtant aidé à valoriser la France grâce à leur travail. Pourtant, ils n’ont pas confiance », déplore Gérard Thimodent. « Il faut en faire un élément historique connu et le faire sortir de l’oubli ».


* (1) Association regroupant les descendants d’esclaves Antillais
* (2) Direction départementale des affaires sanitaires et sociales





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