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Polémique autour du Mahatma Gandhi
26/01/2004
 

L'inauguration d'une statue du Mahatma Gandhi en Afrique du Sud a provoqué une controverse
 
Par Paul Yange
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Le mahatma Gandhi (1869-1948) conduisit l'Inde à l'indépendance  
Le mahatma Gandhi (1869-1948) conduisit l'Inde à l'indépendance
 

Polémique autour du Mahatma Gandhi

L’inauguration d’une statue dédiée à la mémoire du Mahatma Gandhi a soulevé une polémique en Afrique du Sud.

La statue de 2,5 m de long inaugurée en octobre 2003 et dédiée à la mémoire du Mahatma Gandhi a été saluée par Nelson Mandela parmi d’autres qui voit en lui un homme qui a aidé à lutter contre le règne de la minorité blanche en Afrique du Sud.

Mais les critiques sont vite apparues, s’appuyant sur le fait que Gandhi aurait eu des propos racistes. Les journaux sud-africains ont publié des lettres de lecteurs indignés affirmant que Gandhi n’aimait pas les africains et que pour lui, ils n’étaient pas mieux que les intouchables. La statue dédiée au Mahatma se trouve non loin du square Gandhi, près du bureau où l’illustre indien travailla pendant des années.

L’ambassade d’Inde en Afrique du Sud s’était refusée à tout commentaire sur la polémique. Un porte parole des jeunes de l’ANC a défendu Gandhi en disant que les critiques se focalisaient sur des détails, laissant de côté l’essentiel, c’est à dire son immense contribution à la lutte pour la libération. "Les commentaires offensants de Gandhi ont été effectués dans sa jeunesse (...) plus tard il fut plus éclairé." En tout état de cause, ces remarques pour le moins "désobligeantes" envers les Noirs n’auraient pas été effectuées après 1908.



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Gandhi, jeune avocat fera son apprentissage politique en Afrique du Sud  
Gandhi, jeune avocat fera son apprentissage politique en Afrique du Sud
© sahistory.org.za
 

Pour comprendre la source de cette polémique, un retour sur la vie de Mohandas Karamchand Gandhi s’impose. Gandhi est né le 2 octobre 1869 à Porbandar, une petite ville de l’Etat du Gujarat dans l’ouest de l’Inde. Il est 3ème fils de Karamchand Gandhi, qui était le 1er ministre de cet Etat princier. Marié à 13 ans avec une fille de marchand, Kasturbaî Makanji, Gandhi est orphelin à 16 ans. Il décide d’aller poursuivre des études de droit en Angleterre malgré l’hostilité de sa mère. Parlant mal l’anglais à ses débuts, Gandhi s’adpate à l’Angleterre où il est arrivé en 1888. En juin, 1891, il obtient son diplôme d’avocat et s’inscrit au barreau de Londres avant de regagner l’Inde.

D’un naturel timide et ayant quelques difficultés à s’exprimer en public, gros handicap pour un avocat, Gandhi voit sa carrière stagner. Cependant, deux ans après son retour, son destin bascule : une compagnie marchande musulmane ayant des intérêts en Afrique du Sud lui propose une mission dans la province du Natal. Gandhi s’y rend, d’abord sans sa femme et ses enfants qui le rejoindront plus tard. Alors qu’il ne devait rester qu’un an en Afrique du Sud, Gandhi y reste 20 ans et y fait son apprentissage politique.

Gandhi découvre en effet là-bas un univers raciste fait de discriminations, préfigurant ce que sera plus tard l’apartheid. Il s’engage dans le combat contre l’exclusion, notamment celle des Indiens, mais semble négliger celle des Noirs : son combat n’est pas encore universel. De plus, selon les journaux sud-africains, Gandhi est même "désobligeant" envers les Noirs : il aurait tenu en 1896 un meeting au cours duquel il aurait déclaré que les européens essayaient d’abaisser les indiens au niveau du "simple Cafre" (Cafre étant le nom péjoratif donné au noirs en Afrique du Sud NDLR) dont l’occupation est de chasser et dont la seule ambition est de rassembler du bétail pour acheter une femme et passer le reste de sa vie dans la paresse et dans la nudité.



Albert Luthuli, prix Nobel de la paix en 1960 et Martin Luther King, prix Nobel en 1965, furent deux personnalités influencées par Gandhi  
Albert Luthuli, prix Nobel de la paix en 1960 et Martin Luther King, prix Nobel en 1965, furent deux personnalités influencées par Gandhi
 

En 1906, lors de la révolte des Zoulous du Natal, Gandhi "qui ne souhaite pas qu’il arrive un malheur à l’empire britannique", lance un vibrant appel dans "l’Indian Opinion" (un journal indien basé en Afrique du Sud qu’il a crée) et forme un corps d’ambulanciers indiens volontaires. Il écrit au gouverneur de la province du Natal pour lui faire savoir qu’il est à sa disposition. Bien que remettant en cause l’ordre social, Gandhi se considère toujours à cette époque comme un loyal sujet de l’empire britannique. En Afrique du Sud, Gandhi aspirera à devenir un réformateur dans son pays, mais en Inde ce rôle est réservé aux Brahmanes ou aux personnes demontrant une spiritualité exceptionnelle.

Gandhi renonçera aux plaisirs de la table, de la chair comme aux bienfaits matériels, puis développera la philosophie de la Satyagraha (Non violence). L’avocat timide arrivé en Afrique du Sud s’est transformé en un meneur d’hommes charismatique. Finalement, le 9 janvier 1915, Gandhi est de retour en Inde. Par la suite, il deviendra un des leaders du parti du Congrès, puis jouera un rôle majeur dans l’obtention de l’indépendance de l'Inde en tant que meneur d’hommes disposant d’une influence considérable sur les foules indiennes.

Grâce lui et d’autres leaders comme Jawaharlal Nehru, Gandhi obtient l’indépendance de l’Inde en 1947, mais sera incapable d’empêcher la partition avec la partie musulmane qui deviendra le Pakistan, présidé par Mohammed Jinah, président de la Ligue Musulmane. Gandhi sera assassiné par un extrêmiste hindu, Nathuram Godse. Sa mort violente achève de faire de lui un mythe et le fait entrer dans la légende universelle. Si les "erreurs de jeunesse" de Gandhi lors de ses premières années en Afrique du Sud sont bien réelles, sa pensée évolua naturellement avec sa maturation politique.



Gandhi en compagnie de Nehru  
Gandhi en compagnie de Nehru
© fsmitha.com
 

En effet, Gandhi universalise sa pensée au contact de personnalités comme l’indien Rabrindanath Tagore, prix Nobel de littérature en 1913, et au travers d’échanges avec des écrivains comme Léon Tolstoï. Dans les années 20, il est en contact avec des leaders noirs comme WEB Du Bois. En 1926, il écrit dans le journal "Young India", dénonçant "l’injustice quotidiennement perpétrée contre les Noirs aux Etats-Unis dans le but de maintenir le principe de la supériorité blanche." Dans le même article, Gandhi rappelait aux Indiens que "leur façon de traiter les soi-disant intouchables n’était pas meilleure que la façon dont les Blancs traitaient les Noirs." De l’Inde où il réside, il est également en contact avec des membres de l’ANC, parti anti-apartheid et multi-racial ouvert à tous les sud-africains qui adhèrent à sa philosophie.

Dans une lettre adressée à Roosevelt en juillet 1942, Gandhi écrit : "je vais jusqu’à penser que la déclaration des alliés selon laquelle les Alliés se battent pour la sécurité du monde, la liberté des individus et la démocratie, sonnera creux tant que l’Inde et également l’Afrique, seront exploitées par la Grande-Bretagne et tant que l’Amérique n’aura pas résolu chez elle le problème des minorités noires." Le succès de Gandhi dans la lutte contre le colonialisme anglais, notamment grâce à la philosophie de la Non-violence, fera de lui l’inspirateur d’autres leaders, comme Albert Luthuli (Président de l’ANC et prix Nobel de la paix en 1960) ou Martin Luther King, (prix Nobel de la paix en 1965).

Le Gandhi arrivé en Afrique du Sud à l’âge de 24 ans est un produit d’une famille indienne très aisée et de l’aristocratie britannique. Il est avocat à une époque où ce n’était pas si courant. De plus, l’Inde est encore une colonie britannique et Gandhi se considère comme un de ses sujets. Son opinion à l’égard des Noirs est donc liée à ces deux composantes. Cependant, on peut considérer que le problème ne vient pas tant du fait que Gandhi ait eu des propos méprisants à l’égard des Noirs à une certaine époque de sa vie.



Web Du Bois fut en contact avec Gandhi dans les années 20  
Web Du Bois fut en contact avec Gandhi dans les années 20
 

Il provient plutôt du fait que cet aspect du Grand homme est quelque peu tabou, et que comme pour beaucoup de mythes, on oublie que Gandhi fut aussi un homme et un simple mortel qui n'a pas été parfait à chaque instant de son existence sur terre. En ces temps où l'expression "société de l'information" est utilisée à tout va, on sait finalement bien peu de choses de la vie des mythes qui façonnent notre imaginaire si on ne va pas au delà des clichés qui nous sont parfois servis par les mass-medias. Pour en revenir à Gandhi, le Gandhi jeune avocat n’est pas le même individu que le futur Mahatma Gandhi, "Fakir à moitié nu" (dixit Churchill, qui n’appréciait guère celui qui osa défier l’empire et la couronne britannique), adulé des foules et inspirateur de nombreux leaders politiques.

De même, le jeune Malcolm X arrêté et condamné à plusieurs années de prison n’est pas le même que celui qui en sort, dont la philosophie et la façon de voir la vie ont profondément changé. De plus, à la fin de sa vie, suite à ses nombreux voyages et rencontres avec de nombreux leaders d’Afrique et du tiers-monde, Malcolm X commence à réorienter sa pensée, et à l’universaliser en aspirant à devenir non plus seulement un leader pour les Noirs d’Amérique, mais pour l’ensemble des peuples du tiers monde souffrant de l’oppression, ce qui le rendait peut-être encore plus "dangereux" pour ses adversaires.

Aujourd'hui, certains aspects de la vie de personnes qui ont marqué l'histoire sont tabous (ou peu connus). Le cas de Napoléon Bonaparte est un cas typique. Illustre conquérant pour le grand public, Napoléon fut aussi-il faut bien le dire- un raciste qui ne se cachait guère. On lui doit le rétablissement de l’esclavage en 1802 bien que celui-ci ait pourtant été aboli une première fois en 1794. Napoleon affirma à l'occasion des événements menant à la révolte en Haïti "Je suis pour les Blancs parce que je suis blanc. Je n'ai pas d’autres raisons parce que celle là est la bonne". Non que Napoléon n’ait pas été un grand conquérant ou un grand stratège, mais il est aussi instructif de savoir qu'il ne fut pas que cela.



Martin Luther King, Coretta Scott King et Nehru, premier ministre indien  
Martin Luther King, Coretta Scott King et Nehru, premier ministre indien
© corbis.com
 

Toujours en France, Jules Ferry, le fondateur de l’école laïque et républicaine était aussi un ardent défenseur du colonialisme. A des députés qui s’opposaient à lui dans le cadre d’un débat sur le bien-fondé du colonialisme à l'assemblée nationale française, Jules Ferry répondit que "la déclaration des droits de l’homme n’avait pas été écrite pour les Noirs d’Afrique équatoriale". On ne peut-être plus clair. Là encore, si vu de France le nom de Jules Ferry mérite de rester dans l’histoire pour certaines de ses réalisations, il est aussi bon de connaître le personnage sous toutes ses facettes...

D'autres exemples que les précédents pourraient être cités. Au delà du simple fait de savoir si la polémique autour du mahatma Gandhi avait lieu d'être, c’est certainement la façon d’examiner les mythes, et plus globalement l’histoire et les enjeux qu’elles réprésentent dans le façonnement des consciences, des esprits, voire des pays et des nations qui aboutit à des tabous qui mènent à croire que toute vérité n’est pas bonne à dire. C’est peut-être le moment de méditer la citation d’Ernest Renan, datant de 1882, mais toujours très actuelle : "l’oubli, et je dirais même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une Nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger."



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