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Critique de livre: "Négrophobie" de François Xavier Verschave, Odile Tobner et Boubacar Boris Diop
12/07/2005
 

Quelques jours après la mort de François Xavier Verschave, Yann Y. revient sur son dernier essai, co-écrit avec Odile Tobner (Mme Mongo Béti) et Boubacar Boris Diop.
 
Par Yann Y.
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Négrophobie  
Négrophobie
 

Deux ans près Négrologie et en guise de réponse à son auteur Stephen Smith qui s’était vu décerner le prix littéraire France Télévisions pour son pamphlet aux penchants révisionnistes, François Xavier Verschave revient en compagnie d’Odile Tobner et de Boubacar Boris Diop, sur le devant de la scène avec un nouvel essai intitulé Négrophobie.

Ce nouvel essai se voudra un réquisitoire contre les dérives racistes, une sorte de réponse aux « négrologues » en tout genre, aux « journalistes françafricains » et aux « autres falsificateurs de l’information ». Mais ce sera aussi, une oeuvre destinée à expliquer comment, et pourquoi, un pamphlet tel que Négrologie ressuscitant les pires clichés impérialistes et néocolonialistes, a pu recevoir un écho aussi favorable au sein de l’opinion française.

Les auteurs se pencheront entièrement et particulièrement, sur le cas de Négrologie, et de son auteur Stephen Smith, qui semble être, après des personnages tels Bernard Lugan (1) - qui avait eu moins de succès à ses heures de gloire -, la star montante et la tête de file d’une nouvelle génération de « négrologues » aux penchants racistes inavoués.

Tous les penchants racistes de Smith seront passés au crible, de son ouvrage Négrologie à sa carrière de journaliste. Son travail sera disséqué avec minutie, sans concession pour celui qui se veut, aujourd’hui, le chantre de l’afro pessimisme français.

Le livre commence en trombe avec, en guise d’introduction, un avertissement de l’éditeur, qui fustige les politiques et les médias français, qui ont salué sans ambages et décerné un prix littéraire à une œuvre clairement raciste. L’éditeur en profite pour faire remarquer, dans cette introduction, que s’il s’agissait d’une autre communauté que celle des Noirs, le livre n’aurait pas forcément reçu un accueil aussi chaleureux et se demande finalement pourquoi, « En France, dès qu’il s’agit d’Afrique "noire", ce qui paraît inimaginable devient aussitôt acceptable. ». C’est ce que les auteurs s’attèleront à expliquer par la suite.

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Peau Noire, Discours Blanc
« Négrologie » de Stephen Smith  
« Négrologie » de Stephen Smith
 

La première partie du livre sera celle d’Odile Tobner, compagne du feu Mongo Béti, qui revisitera minutieusement, chapitre après chapitre, les démonstrations de Stephen Smith, qu’elle considérera pour la plupart non rigoureuses et sorties de leur contexte.

De l’explosion démographique au SIDA, de la misère des africains sur un continent plein de richesses, du manque de prisons, d’écoles à l’absence de fonctionnaires, de la traite et de la colonisation qui étaient une vraie chance pour l’Afrique à la mendicité des africains auprès des instances internationales, des guerres, de la sauvagerie des noirs, du tribalisme à la culture non démocratique, Odile Tobner décortiquera pas à pas les constats, sans analyse objective rigoureuse, que Smith fait de l’Afrique.

Odile Tobner présentera Négrologie comme un « savoureux concentré de l’idéologie diffusée par les médias pour déculpabiliser les occidentaux qui auraient la mauvaise idée de relire Montaigne pour acquérir un peu de sens critique au lieu de s’imprégner de l’esprit du temps qui est au chauvinisme. ». Chauvinisme qui selon Tobner, continue de se manifester par la prolifération et la recrudescence des éternels discours sur les Noirs qui vendaient d’autres Noirs (comme « Bongo, Biya et consorts vendent les ressources de l’Afrique pour être riches, dépouillant leurs frères. », précisera-t-elle), sur la traite atlantique profitable à toutes les parties et l’existence d’une traite arabo-musulmane qui aurait fait autant voire plus de victimes que la traite négrière (grâce à un certain « Pétré-grenouilleau qui se débonde dans tous les médias », précisera-t-elle encore).

« Comment la France a perdu l’Afrique » de Stephen Smith et Antoine Glaser  
« Comment la France a perdu l’Afrique » de Stephen Smith et Antoine Glaser
 

Tobner fustigera aussi la facilité qu’ont beaucoup d’occidentaux, et particulièrement Stephen Smith, à vouloir se placer du point de vue du colonisé et de préciser que : « Si l’auteur de ces lignes (Négrologie) arrivait à se placer, un seul moment, du point de vue du colonisé, comme il prétend, il s’enfuirait épouvanté par les perspectives qu’il découvrirait sur lui-même. ». Puis, elle mettra en exergue le côté méprisant et injurieux pour les Noirs, de l’œuvre de Smith, de son introduction à sa conclusion et se surprendra à constater que, seul le côté politiquement correct de Négrologie, ait réussi à lui faire avoir un écho favorable au sein de l’opinion, malgré le tas de clichés racistes ressuscités, du noir sauvage, paresseux, à la relativisation de crime contre l’humanité.

La veuve de Mongo Béti finira son mini réquisitoire contre la manipulation des médias et de l’opinion française en faisant remarquer, certainement dépitée, que « ce qui est singulier, en ce début de XXIè siècle, c’est la résurgence insolente d’un discours sur les Noirs ressassant les poncifs les plus éculés, que l’on pensait, avec certainement beaucoup de naïveté, avoir été jeté aux poubelles de l’Histoire. » et de conclure par « On savait pourtant que l’émancipation n’avait pas eu lieu. Comment le discours de la servitude aurait-il disparu ? »

Stephen Smith, passeur du racisme ordinaire
Stephen Smith  
Stephen Smith
© France Télévision
 

La deuxième partie du livre sera celle de Boubacar Boris Diop, qui décryptera de fond en comble, la stratégie de Stephen Smith, qui, feignant de s’ériger en bienfaiteur du continent, en profite pour répandre une idéologie clairement raciste. Raison pour laquelle il le qualifiera [Smith], de « passeur du racisme ordinaire. »

Il faut avouer que Smith est très fort pour s’attirer les faveurs de l’opinion, et c’est ce que Diop s’attellera à mettre en exergue par la suite. En effet, en se camouflant dans une démarche suivie par d’autres africains tels Axelle Kabou, Daniel Manguelle, Ka Mana (2) dans leurs essais afro pessimistes de l’époque, expliquera Diop, Smith se fait passer pour le relais d’un courant de pensée qui a déjà fait son chemin dans la littérature négro-africaine et grâce à cela, tente de s’exonérer de toutes les pensées négrophobes qu’on pourrait lui coller, à la lecture de son ouvrage. Car, précise-t-il, «citer des auteurs africains est aussi pour les racistes un moyen quasi imparable de convaincre de leur objectivité. »

Boubacar Boris Diop précisera néanmoins, et contrairement à la démarche de Smith, que le courant afro pessimiste de Kabou et Manguellé, « exprimait à sa manière le ras-le-bol des générations montantes.[…] Il proposait à l’Afrique une alternative au procès de l’occident et en particulier des anciennes puissances coloniales. ». Et il rajoutera aussi, qu’il est bien injuste, de la part de Smith, de prétendre que hormis ces africains afro pessimistes sus-cités, les intellectuels africains n’avaient jamais accepté de regarder en face les réalités du continent
puisque bien avant eux, « des auteurs de fictions (Ahmadou Kourouma, Chinua Achebe, Ayi Kwe Arma, etc) instruisaient déjà le procès des sociétés africaines. »


Il en profitera aussi pour fustiger ce qu’il qualifiera de « littérature purement descriptive » en indexant rapidement Ahmadou Kourouma, dans Allah n’est pas obligé, qui selon lui, « laisse en fin de compte le sentiment d’une cruauté quasi gratuite ». Et c’est ce qu’il reprochera à une certaine classe d’intellectuels africains qui préfèrent « ne pas scruter l’autre face de la médaille, à savoir la manière dont les appétits européens attisent les conflits sur le continent. »

Diop continuera ainsi sur quelques pages, à fustiger le courant afro pessimiste, qui selon lui, donne l’impression de s’adresser aux lecteurs occidentaux, plus qu’aux Africains eux-mêmes et de se demander si ce courant de pensée « n’est pas une invention de l’Occident. », ce qui permettrait à Smith d’y évoluer avec grande facilité et beaucoup d’aisance.

Puis revenant à Négrologie, Diop fera remarquer que jamais on aura cité « autant d’auteurs de siècles et de pays différents en si peu de pages et dans un ouvrage si faiblement argumenté. » en précisant que le fait que cet essai soit plébiscité, serait certainement dû en grande partie à cette hâtive compilation de références.

Cependant, Diop sera surpris de constater le grand nombre de coquilles dans ce bouquin, qui se targuait d’être un travail scientifique rigoureux, méthodique et objectif. En effet, entre les erreurs sur l’orthographe des auteurs et des oeuvres, des phrases inexistantes soi disant tirées de certains œuvres, des citations prêtées malencontreusement à Senghor alors qu’elles ne sont pas de lui, Diop finit par se demander si Smith a ne serait ce qu’un jour ouvert les bouquins dont il fait état. Et de préciser que « ce manque de tenue scientifique est du plus mauvais effet dans un ouvrage présenté comme le nec plus ultra de la réflexion sur le continent africain. »

Diop conclura son analyse en faisant remarquer qu’il est difficile de croire que Négrologie, ouvrage aussi partial, soit une initiative purement personnelle d’un journaliste d’un quotidien institutionnel et de rajouter pour finir qu’ « il est facile d’être ignoble quand on est ignorant ».

Dix ans de désinformation
François Xavier Verschave  
François Xavier Verschave
© Photo : Matjules
 

L’avant dernière partie du livre écrite par François Xavier Verschave, la plus dense, sera dans le pur style de ses anciens ouvrages, tels Noir silence ou Françafrique. Verschave reviendra, sur cette décennie 1994 – 2004 marquée par la révélation au grand jour de Stephen Smith et l’apogée de sa carrière, que ce soit au quotidien Libération puis au journal Le Monde.

Verschave fera remarquer les probables accointances de Smith avec le gouvernement français en place et sa facilité à ne jamais être inquiété, malgré ses scoops teintés d’un brin de cynisme, parfois à la limite de la propagande révisionniste.

Même s’il est vrai que, après lecture de ce chapitre, on finit par se demander si les différends entre Smith et Verschave n’allaient pas bien au-delà des problématiques africaines, pour s’avérer très personnels, il n’en reste pas moins vrai que les faits parlent d’eux-mêmes : Smith aura été au centre, ces dix dernières années de tous les processus de désinformation sur les exactions de la Françafrique apparemment mourante et aura été le maître d’œuvre à travers les deux quotidiens, de la manipulation de l’opinion française.

Verschave montrera comment ces deux quotidiens, sous la houlette de Smith ont été des instruments prépondérants dans la stratégie de désinformation face aux exactions françaises en Afrique, de la tragédie du Rwanda, des massacres au Congo Brazzaville, des élections truquées et des scandales financiers. Il fera une sorte de retour sur les évènements qui ont marqué la politique française en Afrique ces dix dernières années, les différents scandales qui ont suivi et le traitement que les médias en ont fait.

« Et si l’Afrique refusait le développement ? » d’Axelle Kabou  
« Et si l’Afrique refusait le développement ? » d’Axelle Kabou
 

Ce chapitre, pour les fans ou lecteurs assidus de Verschave, n'apprendra certes rien de nouveau, mais aura au moins le mérite de soulever une question primordiale, en guise de conclusion : « A scruter depuis dix ans la production de cette plume de combat [celle de Smith], on a l’impression d’un fer de lance ou d’une avant-garde, plus que d’un irrégulier ou d’un électron libre. Tous les slogans et les occultations initiés par la propagande militaro-françafricaine sont rôdés dans les articles de Stephen Smith. Pourquoi ? Par quelle osmose ? (…) ». Pour qui roule Smith ? Se pose-t-on finalement comme question à la fin du livre.

Puis, pour finir, la dernière partie du livre sera une sorte d’annexe qui relatera des extraits de revue de presse consacrée à Négrologie, faisant l’éloge de son auteur et de l’essai en lui-même. Mais après avoir lu Tobner, Diop et Verschave, cet annexe finira par en être totalement risible tant on aura pu décortiquer de fond en comble la personnalité de l’auteur et rentrer dans la matrice de son œuvre, foncièrement raciste et qui, comme le disait Odile Tobner, citée plus haut, ressasse « les poncifs les plus éculés que l’on pensait, avec certainement beaucoup de naïveté, avoir été jeté aux poubelles de l’Histoire. »

En conclusion, Négrophobie - même si on sera parfois agacé par l’émotivité d’Odile Tobner dans sa contre-argumentation et la sensation de règlement de comptes personnels dans la partie du feu François Xavier Verschave - reste et demeurera certainement, un livre à mettre absolument dans les mains de tous les africains crédules et réceptifs à des discours racistes et négrophobes comme ceux de Stephen Smith. C’est un réel réquisitoire contre les négrologues et on peut d’ores et déjà dire que, François Xavier Verschave, marque ainsi son départ de la scène littéraire et de la terre qui l’a vu naître, avec un coup de maître.

(1) Bernard Lugan avait été l’auteur de deux livres aux penchants clairement révisionnistes God Bless Africa, chez Carnot et Afrique : histoire à l’endroit chez Perrin, qui n’avaient heureusement pas connu le même succès que Négrologie malgré la grande similitude des thèses abordées.

(2) Axelle Kabou, Et si l’Afrique refusait le développement ?, L’Harmattan, 1992
Daniel Etounga Manguelle, L’Afrique a-t-elle besoin d’un programme d’ajustement culturel ?, Nouvelles du Sud, 1992
Kä Mana, L’Afrique va-t-elle mourir ?, Karthala, 1993

       
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