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1er Décembre 1944: Le massacre du Camp de Thiaroye
23/10/2003
 

Retour sur un massacre perpetré par les gradés français contre les anciens "tirailleurs sénégalais"
 
Par Hervé Mbouguen
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Des images de "tirailleurs" au Camp de Thiaroye extraites du film "Camp de Thiaroye" (1988) de Sembène Ousmane  
Des images de "tirailleurs" au Camp de Thiaroye extraites du film "Camp de Thiaroye" (1988) de Sembène Ousmane
© http://r7a.free.fr
 

Cet article est le premier d'une série que grioo.com consacre au rôle, par trop méconnu voire parfois nié, des africains pendant la seconde guerre mondiale.

Il est consacré à une journée qui a sombré dans l'oubli, et que le talentueux sénégalais Sembène Ousmane a immortalisée dans un film sorti en 1988.

Novembre 1944. La seconde guerre mondiale n'est pas terminée, mais grâces aux alliés américano-britanniques et... à son armée de tirailleurs, la France a pu être libérée, et les "tirailleurs sénégalais" doivent rentrer chez eux.

Précisons que les "tirailleurs" n'étaient pas uniquement sénégalais, mais venaient de toutes les anciennes colonies françaises, on y trouvait donc outre les sénégalais, des camerounais, des ivoiriens, des tchadiens, des soudanais, des nigériens, etc...

Bien que la guerre ne soit pas finie, la France a été libérée, et les tirailleurs, recrutés par De Gaulle doivent rentrer chez eux, reprendre une vie normale avec les remerciements de la France.

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Des images de "tirailleurs" au Camp de Thiaroye extraites du film "Camp de Thiaroye" (1988) de Sembène Ousmane  
Des images de "tirailleurs" au Camp de Thiaroye extraites du film "Camp de Thiaroye" (1988) de Sembène Ousmane
© africaatthepictures.co.uk
 

Le "Camp de Thiaroye" est un camp de transit dans lequel les tirailleurs ont été amenés, avant de retourner chez eux.

Il s'agissait essentiellement de tirailleurs ayant séjourné en camp de concentration nazis.
En y arrivant, certains avaient probablement déjà des appréhensions sur les intentions réelles de la France.
Leurs frères d'armes "français de souche" (sous-entendre: "blancs") avec lesquels ils avaient partagé les joies, les peines et les souffrances de la guerre avaient déjà touché leur solde, et les diverses primes liées à leur statut.
Bien qu'ils aient pris les mêmes risques, et que nombre d'entre eux y avaient laissé la vie, ou contracté des handicaps définitifs, les tirailleurs n'ont pas (encore) été payés, mais on leur a assuré qu'ils le seraient une fois en Afrique.

Une fois en Afrique, ils sont entassés dans le camp de Thiaroye où dès le début le racisme et l'amnésie de certains gradés français doivent déçevoir ces hommes qui sont allés défendre un autre pays que le leur, mais qui sont désormais traités comme des sous-hommes, par des personnages souffrant encore du complexe de supériorité colonial.
On leur retire d'ailleurs les uniformes militaires qu'ils avaient pour les remplacer par une tenue plus ordinaire et un chapeau rouge identiques à ceux tristement popularisés par la "pub" "y a bon banania".

Leurs craintes ne tarderont pas à se confirmer quand ils voudront changer leurs francs français en monnaie locale africaine.
Oubliant leurs hauts faits guerriers, l'administration militaire refuse de procéder au change au taux légal, mais à la moitié de celui-ci, comme si l'équité aurait mis en péril les finances républicaines.

Les humiliations et la mutinerie
Des images de "tirailleurs" au Camp de Thiaroye extraites du film "Camp de Thiaroye" (1988) de Sembène Ousmane  
Des images de "tirailleurs" au Camp de Thiaroye extraites du film "Camp de Thiaroye" (1988) de Sembène Ousmane
© new.spot.be
 

Il ne s'agira pas de la seule humiliation subie puisque l'administration militaire se montrera évasive au sujet du paiement des indemnités des soldats, prétextant parfois (déjà!) des difficultés budgétaires.
Rappelons le, leurs camarades "français de souche" avaient déjà été payés, eux.

Ce sera plus que ce que ces hommes pouvaient supporter, et ils ont décidé de se mutiner, et ont pris en otage un général français, le 30 Novembre 1944 qu'ils libéreront quelques heures plus tard, après que ce dernier ait affirmé les avoir compris, que leur argent serait changé au taux officiel, et qu'ils reçevraient leurs indemnités avant d'être démobilisés.

Mal leur en prit car, quelques heures plus tard, le 1er Décembre 1944, sur ordre de ce même général et avec l'approbation de la hiérarchie, l'armée française, bien que sachant que les tirailleurs étaient désarmés, a donné l'assaut au camp en utilisant son artillerie lourde, dont des chars d'assaut.
Le camp fut détruit, et un grand nombre de tirailleurs y laissèrent la vie, non pas du fait de canons nazis, mais de canons français, çes français dont ils avaient libéré le territoire.

Les survivants durent enterrer à la hâte les malheureux disparus, puis rentrer chez eux, sans toucher les primes promises.
Presque 60 ans plus tard le problème des primes demeure épineux, mais grioo.com vous en parlera dans un prochain article.

L'humilation continue

Comme si l'humiliation n'était pas totale, une bonne partie des survivants ont été condamnés à des peines de prison fermes pour "insubordination". Certains y ont purgé jusqu'à 2 voire 3 ans, peu de temps après avoir passé quelques années dans les camps de concentration nazis.

On lira dans le livre de Charles Onana une "justification" de la tuerie par des gradés français qui fustigeaient la prétention qui aurait conduit les colonisés sénégalais à se prendre pour les égaux des autres, tout simplement parce qu'ils ont combattu ensemble, et qui estimaient la tuerie "nécessaire" pour le prestige de l'armée française.

Cette tuerie fut un bien triste épilogue à un engagement sans faille, qui ne peut que conduire à se demander si la France a jamais eu de la considération pour ces hommes qu'elle est allée chercher dans LEURS pays...

Le film de Sembène Ousmane
Sembène Ousmane  
Sembène Ousmane
© mtholyoke.edu
 

Le film "Camp de Thiaroye" de Sembène Ousmane rappelle avec sérieux et application cette journée historique, qui montre les traitements qu'ont subis les tirailleurs, et nous permet de nous plonger, parfois avec dégoût, dans cette journée historique.
On se rappelera avec émotion de la scène, quelques heures avant la tuerie, où les tirailleurs, heureux de l'annonce de l'acceptation de leurs revendications, ont entamé une fête sans musicien, aux rythmes africains, en utilisant parfois des gamelles comme tambours, dans une joie et une simplicité toute africaine.
Le fait que ce fut la dernière danse pour beaucoup, tués par ceux à qui ils ont redonné la liberté, lui donne un relief particulier.

Ce film a été boudé par les médias français, mais a reçu un bon accueil en festival.
Pour le commander, www.cine3mondes.com

"La France et ses tirailleurs" de Charles Onana
"La France et ses tirailleurs" de Charles Onana  
"La France et ses tirailleurs" de Charles Onana
© afrik.com
 

Le journaliste camerounais Charles Onana, qui a été interviewé par grioo.com vient de publier un livre consacré à la France et à ses tirailleurs.

On y apprendra quel rôle ont joué les tirailleurs dans la guerre, comment la France a recruté certains d'entres eux, ainsi qu'un point sur le dramatique problème des pensions des anciens "tirailleurs".

Quelques faits de guerre très intéressants, mais relativement méconnus, par de grands personnages, comme par des anonymes, sont relatés tout au long du livre.

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